mardi 9 février 2010

Non à l’autoroute occitane !

   Dans le journal d’information du conseil régional d’Aquitaine paru l’été dernier, une photo me choque : à l’angle d’une vieille maison rurale se dressent les piliers monstrueux d’un vaste chantier d’autoroute. Juste en dessous, deux photos d’espèces animales menacées, vison d’Europe et écrevisse à pattes blanches, que l’A65, nous dit-on, va tout faire pour épargner. En vis-à-vis, les visages souriants de deux chefs d’entreprise.
   Sur l’avant-dernière page, un titre tout aussi effrayant : « L’occitan, gatge de desvelopament ». Il est question, cette fois, de gérontologie et de la prise en charge des personnes âgées par des personnels formés à la langue et à la culture occitanes. Deux photos illustrent l’article : une jeune fille aux petits soins avec une vieille dame, un jeune homme empressé auprès d’un vieux monsieur.
   Hormis une poignée de vétérans de l’occitanisme, je ne connais pas une seule personne âgée qui accepte de désigner sa langue maternelle par le mot occitan, avec tout ce que ça recouvre de bouffissure, d’imposture et de pousse-toi de là que je m’y mette. La sonorité même du mot occitan leur est insupportable. Nos anciens ont fait de la résistance à l’occitan. Ils l’ont fait à leur manière, discrète, courtoise. « L’occitan ne passera pas par moi », disent en substance toutes les vieilles personnes que je connais. Le cynisme de l’occitanisme est tout entier dans cet acharnement : « Vous n’en avez pas voulu tant que vous étiez valides ? À présent que vous êtes diminués, il va falloir faire avec ! »
   La similitude entre les deux pages est frappante : occitan et autoroute, même combat ! L’occitan vole au secours des petits vieux, l’autoroute dorlote les bestioles en voie de disparition.
   En réalité, même laideur du novlangue et du béton, même brutalité des crédits, mêmes méthodes d’intoxication.
   Tout comme l’autoroute, l’occitan rapporte beaucoup à quelques-uns et nuit considérablement à quantité d’autres. Dans Sud-Ouest, en juillet, on apprenait que le CFPÒC d’Orthez, le Centre de Formation Professionnelle en langue et culture occitanes, venait d’empocher la coquette somme de 63 000 €. Le directeur du CFPÒC affichait la mine réjouie d’un loueur de bulldozers. Trois mois plus tard, le conseil régional d’Aquitaine, via son préposé aux langues et cultures régionales, informait par courrier l’Institut Béarnais et Gascon qu’il n’entrait pas dans ses priorités de lui venir en aide. L’Institut Occitan et le CFPÒC, oui. L’Institut Béarnais et Gascon, non. Au moins c’était clair.
   À quoi sert le CFPÒC ? À délivrer des diplômes loufoques, aux noms de bretelles d’autoroutes, à des adultes qui ont appris tant bien que mal à bredouiller quelques phrases rédigées en graphie normalisée. Qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit nullement de transmettre une langue et une culture mais, à terme, de réduire au silence tous les béarnophones restés insensibles aux beautés de la graphie occitane : « T’as ton A2 ? T’as ton B2 ? Non ? Alors tu fermes ta gueule ! »
   À quoi sert l’Institut Occitan ? C’est la question vertigineuse que semble se poser tous les mois son président lui-même, Eric Rey-Bèthbéder, tant chacun de ses éditoriaux rappelle à s’y méprendre un exercice d’autosuggestion façon méthode Coué : « Nous sommes utiles ! Ah ! Que nous sommes utiles ! Il est indubitable que nous sommes utiles ! » Et d’énumérer les charmants travaux auxquels il se consacre, selon des méthodes qui ont fait leurs preuves puisqu’elles sont empruntées au totalitarisme : propagande tous azimuts en faveur de l’occitanologie et de ses adeptes ; publicité éhontée pour une marque de textile dont les créations sont dans la ligne du parti (ce qui permet à ladite marque d’exercer un quasi-monopole sur le marché convoité du tee-shirt identitaire ou celui, tout aussi prospère, de l’affiche de vœux de bonne année placardée sur les abribus) ; organisation de réceptions avec petits fours en l’honneur de personnalités approbatrices, que l’InOc remercie de leur complaisance en leur décernant son prix de bonne camaraderie occitaniste… toutes activités lucratives qui occupent à plein temps une équipe de bureaucrates salariés, confortablement installés au premier étage du château d’Este à Billère et menant grand train, grâce au financement du département et de la région, et au racket du contribuable béarnais et gascon.
   Une autre besogne, inavouable, requiert également Eric Rey-Bèthbéder et son équipe : elle consiste à rayer des documents officiels, ainsi que des listes de liens du site de l’InOc, les noms de Béarnais et Gascons irrécupérables, l’iconoclaste Marilis Orionaa bien entendu, mais aussi le chanteur réfractaire Jean-Luc Mongaugé, les poètes hérétiques Alexis Arette et Alain Lalaude, les linguistes hétérodoxes Jean Lafitte et Jean-Marie Puyau, et bon nombre de déviationnistes que l’Institut Occitan, pour continuer à engloutir des subventions tout en feignant de valoriser la langue patrimoniale de Béarn et Gascogne, a intérêt à jeter aux oubliettes.
   On sait que le tracé de la liaison autoroutière entre Pau et Langon a occasionné d’âpres discussions et provoqué l’expropriation de familles impuissantes, qui ont dû renoncer aux maisons et aux granges bâties par leurs aïeux, réduites à des tas de pierres déblayées par des machines. Aucune indemnisation ne peut réparer un tel effondrement de son histoire personnelle et familiale.
   Une langue est le trésor de la communauté qui l’a reçue en partage. Mais pour se l’approprier (selon l’une de leurs expressions favorites), les occitanistes, tout comme les commanditaires de l’autoroute A65, ont décidé que le meilleur moyen était d’en exproprier les héritiers légitimes. La création d’emplois au service de la langue et de la culture occitanes n’a pas d’autre but. C’est ainsi que nous voyons accéder à des postes-clés de l’administration, de l’enseignement et des médias toute une frange de miliciens maniant une langue occitane épouvantable (syntaxe française, phonétique française, rhétorique française, saupoudrage idiomatique pour faire couleur locale, lexique indigent du milieu militant occitaniste, élocution embarrassée ou mécanique, diction approximative), prêts à défendre bec et ongles leurs privilèges. Les Béarnais et Gascons récalcitrants n’ont qu’à bien se tenir, et à tenir leur langue. Désormais, le respect de la doctrine occitane passe avant tout, avant la langue béarnaise et gasconne elle-même, avant l’histoire, avant la culture, avant la littérature, avant la compétence linguistique, avant le talent artistique, avant le génie littéraire, avant la poésie, avant l’honnêteté intellectuelle.
   L’occitan est une langue grise comme le béton, qui défigure le paysage culturel, exproprie à tout-va et impose ses nuisances à grand renfort de pognon.
   Parmi toutes les turpitudes qu’on nous inflige jour après jour au nom des fausses valeurs de la communication et du progrès, la prétendue culture occitane n’est plus guère qu’un projet d’autoroute supplémentaire qu’il est urgent de faire échouer.

Marilis Orionaa

lundi 2 novembre 2009

De la nécrologie sous régime occitaniste

Albert Peyroutet nous a quittés en juin 2009. Il était et il restera un grand écrivain béarnais, un styliste accompli, sensible, subtil et d’une remarquable justesse de ton. Le directeur de l’Institut Occitan s’est fendu d’une nécrologie via la newsletter intitulée Clinhet (clin d’œil), ce qui est déjà en soi d’un goût douteux en pareille circonstance. Dans le registre chafouin qu’on lui connaît, Sèrgi Javaloyès nous ressert sa prose grumeleuse, en français chichiteux et en occitan du Béarn, s’efforçant de faire passer sa petite entreprise de
récupération pour un hommage.

« Il nous soutint, nous encouragea à persévérer, à supporter le sarcasme et l’invective », déclare-t-il avec des trémolos.

Seulement voilà… en 2004, j’avais envoyé à Albert Peyroutet une première ébauche de ma fameuse chronique Be bebeja lo babau !, et il m’écrivait à son tour (le début de sa lettre est en français) :

Ma chère Marilis,

Tes deux pages sur notre ami Java m’ont beaucoup diverti, et je t’en remercie. Ça change des critiques louangeuses qu’on trouve un peu partout. Toi, tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère ! […] J’espère que cette analyse décapante sera lue par celui qui en est l’objet. Sincèrement, je pense qu’une bonne douche froide nous fait du bien, à tous. Pauvre Java ! On sent qu’il voudrait tant être le Faulkner occitan (ou peut-être le Conrad, mais il n’est pas si facile de s’approprier une autre langue).

Albert Peyroutet m’a également confié, un jour d’amertume, avoir été dégoûté de l’écriture par les corrections intempestives que l’occitaniste aveyronnais Maurice Romieu faisait subir à ses textes avant publication aux éditions Reclams, éditions auxquelles présidait justement l’inénarrable Javaloyès. Mais c’est le propre des apparatchiks que de prononcer l’éloge funèbre de ceux qu’ils ont eux-mêmes contribué à décourager. Notons que dans la bibliographie jointe à son pensum, l’avisé nécrologue se garde bien de
mentionner Countes bracs (Marrimpouey, 2008), le dernier livre d’Albert Peyroutet revenu à la graphie béarnaise.

Et comme on pouvait s’y attendre, notre remuant communicant termine son laïus par l’évocation vibrante de ceux qui, à l’instar d’Albert Peyroutet, s’efforcent de « construire une œuvre dans cette langue menacée ». Le constructeur Javaloyès est confiant : cette langue « est loin d’avoir épuisé toutes ses ressources » (en clair, les subventions vont continuer à engraisser la nomenklatura occitanocrate). Bref, une langue choisie « pour dire notre monde, cet universel qui seul exige de nous », conclut-il en beauté, non sans lucidité.

Heureusement que l’universel est là pour avaler les couleuvres de Javaloyès avec son « œuvre » ! Parce que nous autres Béarnais et Gascons étriqués, particularistes, nous refusons d’ingurgiter cette bouillie de pataquès.

Marilis Orionaa